L'élection de Jair Bolsonaro au Brésil a été très commentée à l'international. Perçu comme un "Trump tropical", sexiste, homophobe, raciste et nostalgique de la dictature militaire, le nouveau président inquiète 110 députés de la République qui signent une tribune pour appeler la communauté internationale à la vigilance. Ils en tirent également plusieurs leçons pour lutter contre la montée des populismes et se projettent vers les élections européennes. "Nous avons, en mai prochain, un rendez-vous décisif avec l’Europe. Il est de notre responsabilité de convaincre par l’exemple qu’une alternative progressiste, rassembleuse et contemporaine est possible", écrivent-ils.

 

"Ce qui semblait impossible il y a quelque mois est devenu aujourd’hui la réalité du plus grand pays d’Amérique latine, la dixième économie du monde. Avec 55,13% des voix, Jair Messias Bolsonaro est élu à la tête de la jeune démocratie brésilienne pour un mandat de quatre ans face au candidat du Parti des travailleurs (PT), Fernando Haddad.

Son élection est le résultat d’une équation complexe. D’une part, le Brésil connaît, depuis l’impeachment de Dilma Rousseff, une crise politique majeure dérivée de l’opération Lava Jato et de multiples scandales de corruption. Avec presque 40% des membres du Parlement inculpés ou mis en examen, un ex-président emprisonné, 10 milliards de dollars évaporés dans les circuits de la corruption, la classe politique traditionnelle a perdu la confiance des citoyens. D’autre part, le climat de violence est inédit. Avec 175 homicides par jour, le Brésil est plus meurtrier que la Syrie. Sur le volet économique, le pays traverse une forte crise économique mêlant contraction du PIB et explosion du chômage. Après l’espoir du "miracle brésilien" des années Lula, plus de 10 millions de Brésiliens sont retombés dans la pauvreté.

Jair Bolsonaro a profité de cette crise pour alimenter le mécontentement social et mobiliser tout l’électorat qui voulait punir la classe politique traditionnelle. En mêlant raccourcis populistes et fake news diffusées massivement via les réseaux sociaux, Bolsonaro s’est positionné comme l’outsider qui pouvait résoudre l’équation brésilienne.

La colère citoyenne est compréhensible, mais elle ne doit en aucun cas laisser le champ libre à la montée d’extrêmes populistes et autoritaires.

Dans le respect des institutions brésiliennes, nous devons être vigilants et agir avec la communauté internationale pour nous assurer que le discours haineux, raciste, sexiste et climato-sceptique de Jair Bolsonaro ne soit ni normalisé ni institutionnalisé. Afin d’y faire face, affirmons nos valeurs progressistes fondées sur la tolérance et la solidarité. Défendons, aux côtés des démocrates brésiliens, l’égalité entre les hommes et les femmes, les droits des minorités sexuelles et des populations indigènes, ainsi que le maintien de la paix.

N’oublions pas que l’Amazonie est le poumon vert de la planète! Si le Brésil tourne le dos à l’Accord de Paris et à la lutte contre le réchauffement climatique, c’est le monde entier qui en souffrira. Profitons de la COP 25, qui se déroulera en Amérique latine, pour convaincre le Brésil de poursuivre ses engagements pour la planète.

La mise en cause de nos valeurs par Jair Bolsonaro ne doit pas se traduire par l’isolement. Elle nous oblige, au contraire, à nous rapprocher davantage du Brésil. Plus grande communauté française en Amérique latine (presque 30 000 ressortissants français), première destination de nos investissements dans la région (900 filiales d’entreprises françaises et plus de 500 000 emplois créés au Brésil), allié clé dans les instances multilatérales, et, ne l’oublions pas, premier pays voisin de la France avec 730 kilomètres de frontière avec la Guyane, le Brésil est un partenaire stratégique et un allié incontournable pour résoudre les défis de demain.

L’arrivée de Bolsonaro au pouvoir, les élections partielles aux Etats Unis et la rhétorique populiste en Europe nous interpellent : la bataille des idées n’est pas gagnée. Si les populismes montent, c’est que les partis traditionnels ont cédé à l’inertie et à l’immobilisme, et qu’ils ne répondent plus aux préoccupations quotidiennes des citoyens : la revalorisation du travail, la formation et l’emploi, la possibilité d’entreprendre, la vie en famille et en société…

Face à la tentation du repli sur soi, des discours simplistes et des solutions de facilité pour répondre aux grandes problématiques de nos sociétés, construisons ensemble un nouveau progressisme. Ne laissons personne derrière nous, soyons à l’écoute pour comprendre les problématiques de toutes et tous, surtout de ceux jusqu’à présent écartés des bénéfices de la mondialisation et de l’économie globalisée. Nous sommes plus que jamais tenus de mener jusqu’au bout les réformes pour rendre nos institutions ouvertes et efficaces, pour protéger les plus vulnérables et pour répondre aux défis d’avenir.

Nous avons, en mai prochain, un rendez-vous décisif avec l’Europe. Il est de notre responsabilité de convaincre par l’exemple qu’une alternative progressiste, rassembleuse et contemporaine est possible. Redoublons nos efforts pour porter haut et fort les valeurs auxquelles nous sommes attachés : émancipation, dignité, inclusion, respect, progrès!"

 

Tribune parue dans le JDD le 04/11/2018, et cosignée par Philippe Huppé.